Où il est question du bonheur

Un jour de maladie, hormis les maux de tête, les crampes musculaires, les éternuements, les toux, et autres irritations de la gorge, c’est plutôt une bonne chose.

Ou, plus précisément, un jour de maladie donne la possibilité de faire ce dont on a rarement l’occasion, à savoir passer 24 heures – ironiquement – à ne rien faire.

En disant « rien », je suis un peu large. Parce que notre esprit, lui, qu’on le veuille ou non, il n’arrête pas de travailler. On pense, on pense, on pense… à soi, aux autres, à ce qu’on a raté, aux conséquences que ça aura, aux soucis que ça nous causera peut-être… Cette dernière pensée provoque généralement un élancement migraineux plus fort que les autres qui nous fait repartir à zéro.

Aujourd’hui, je n’ai pas fait exception à la règle. Mais, étrangement, mon esprit avait décidé de s’évader hors des chemins battus pour s’offrir une perspective plus large.

Toutes ces heures, allongée sur ma couette, j’ai tourné ma vie dans tous les sens, question de découvrir de nouveaux points de vue. Maintenant, je peux dire que ce n’est pas un nouveau point de vue que j’ai trouvé, mais plutôt un nouveau regard sur ces faces de ma petite existence que je connais par cœur…

Râlant sur cette fièvre, pestant sur ces livres entassés qui me rappelaient douloureusement que le travail s’accumulait, jurant sur ces médicaments au mauvais goût, on peut dire que j’étais pas de la meilleure humeur. Accablée par la fatigue, j’avais même envie de me croire déprimée.

Puis maman m’a téléphoné.
Et je me suis trouvée ridicule. Je l’imaginais, au boulot, en train de devoir sourire à tous ces malades qu’elle accueille, et en même temps qui s’inquiétait pour moi, sa fille. J’en avais presque honte, et l’entendre au bout du fil, prenant le temps de me donner plein de conseils, m’a mis le rouge aux joues… Je me mordais presque la lèvre pour pas en rajouter en me mettant à pleurer comme une gosse de cinq ans.

Laissant de côté le mauvais génie qui me susurrait de noires pensées à l’oreille, je me suis recouchée les pieds sur l’oreiller (pour avoir le vélux au-dessus de la tête et voir les nuages me saluer) et ai essayé de réfléchir à ce qui comptait, vraiment. Je veux dire par là les grands traits positifs de ma vie, tout ce qui pourrait m’éloigner des sentiments pessimistes qui m’habitaient un peu plus tôt.

Figurez-vous que je n’ai rien trouvé. Enfin, rien trouvé de grand.
Se sentir aimée de sa famille, partager un repas dans la bonne humeur, répandre un sourire communicatif, travailler sérieusement sur un projet, se réjouir de projets futurs, avoir sa chambre rangée, donner un coup de main à des amis, découvrir de nouvelles musiques, de nouveaux livres, trouver que quelque chose est beau et s’arrêter pour le regarder, boire un verre avec des gens qu’on aime, avoir la bonne idée au bon moment, rentrer chez soi quand il pleut, se trouver jolie et se sentir bien dans un vêtement, rencontrer de nouvelles personnes, marcher sur la moquette épaisse d’un cinéma, sentir un moment de complicité passer entre soi et un proche, revenir épuisée d’un bon concert, rire d’un mauvais, profiter du calme d’une soirée à la maison pour se déchaîner sur une piste de danse le lendemain, lancer une feinte qui déclenche un fou-rire, se moquer un peu des autres et beaucoup de soi-même, avoir la peau salée après une journée à la plage, dévorer un bouquin d’une traite au point de perdre la notion du temps, pleurer pour un film qui en vaut la peine, remercier et être remerciée, regarder les vieilles photos qu’on avait laissées traîner dans une boîte à chaussures, rire à la première occasion, s’acheter une nouvelle écharpe toute douce, avoir de la curiosité, se lâcher à un karaoké, saluer en regardant dans les yeux, faire les choses à temps, réussir un examen, avoir très peur et que tout se finisse bien, sentir l’odeur d’une bougie, chanter à tue-tête sous la douche, accrocher un beau poster, avoir le cœur retourné par une musique, lire un texte dans lequel on se retrouve, se surprendre, changer la disposition de ses meubles, être embrassée par celui qu’on aime, prendre des résolutions et (ne pas) les tenir, rester proche des enfants et toujours rire avec eux, sourire sans qu’il y ait une raison, apprendre un nouvel instrument ou se lancer dans un nouveau sport, prendre le temps d’ouvrir un peu sa fenêtre le soir pour respirer l’odeur de la nuit, décrocher un job, avoir un joli air en tête, vraiment écouter les autres, recevoir ses cadeaux de Noël, observer les couples dans la rue, porter un pull bien chaud, recevoir un sms inattendu de son/sa meilleur(e) ami(e), voyager, se prendre un délire par messagerie instantanée, profiter d’un feu de bois, faire une randonnée et dormir comme un bébé, essayer de considérer toutes les bonnes choses comme si elles arrivaient pour la première fois, partir loin de chez soi un bon bout de temps et se réjouir du retour…

Ma vie, peut-être la vôtre, c’est tout ça, et encore des milliers d’autres petites choses qui font cette notion qu’on appelle simplement « bonheur ». Rien de plus, mais surtout rien de moins.

Toute occupée à voir défiler mentalement cette liste, je n’ai plus pensé une seconde à mes douleurs de tempes, mon mal de gorge. J’ai juste souri, parce que c’est vachement bon d’être normale, de vivre dans un milieu équilibré, d’avoir la chance de ma condition.

Faut pas non plus nier que c’est sain de déprimer de temps en temps. Mais, simplement, réfléchir à tout ça, c’est comme remplacer le goût amer qu’on a en bouche par celui d’un
biscuit fait maison.

Si on le fait honnêtement, soit la liste est petite et on a trouvé son but, à savoir la rallonger ; soit elle est longue et l’effet secondaire en sera de l’énergie et une irrépressible motivation.

La morale de toute cette histoire ? N’attendez pas que je vous contamine pour dresser votre propre liste.

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